 Anastacia, à l'occasion de son passage à la «Star Academy» (TF1), s'est enfin acheté des verres de contact. A moins qu'elle n'ait décidé d'enlever ses lunettes de myope. Pour ne pas voir l'émission. Mais le problème, ce n'est pas de la voir, c'est de l'entendre. « Endémolle » a inventé les variétés où des jeunes ne chantent pas bien, mais il serait injuste de dire qu'ils chantent mal, sauf deux ou trois d'entre eux. Comme si les écrivains laissaient la place, dans les émissions littéraires, à des ateliers d'écriture. Le téléspectateur lui-même trouverait ça sympa et se dirait, en suivant «Campus des débutants», «Culture et dépendances à l'ordinateur» ou «Vol de manuscrit la nuit» : ces apprentis romanciers n'écrivent pas plus mal que moi. Comme on pense, devant la «Star Ac'» : je ne chante pas plus mal qu'eux. Qu'y a-t-il de déplaisant dans la «Star Academy» ? D'abord, le fait qu'on soit obligé de la regarder, puisque sinon nos enfants font un drame. Il y a quand même quatre vendredis par mois : c'est énorme. Toute l'élégance, la finesse et la légèreté hellènes de Nikos Aligotas, à qui, si j'étais l'éditeur Bernard F., je proposerais tout de suite d'écrire un roman historique grec à 250 000 exemplaires et vingt-cinq traductions dans le monde, ne suffisent pas à sauver ces quatre soirées mensuelles. Certes, les chansons sont bonnes, elles se sont du reste toutes vendues à plusieurs millions d'exemplaires, mais ce serait mieux si elles étaient chantées par des chanteurs.
La grosse faute des producteurs et des professeurs de la «Star Ac'» est de juger, de noter et de faire éliminer à la fois par le public et par les élèves eux-mêmes les apprentis chanteurs devant des millions de gens. Le propre des écoles, ainsi que des cours de danse ou des conservatoires de musique, c'est la confidentialité. On critique, rabroue, admet, exclut ou même félicite les yeux dans les yeux : imaginez dix millions de témoins dans une salle de classe ! Je pense souvent aux parents dont les enfants, dans le fameux «Château», sont quotidiennement passés au crible, daubés pour leur mine ou pour leur mise, ou leur état d'esprit, sommés d'être plus ceci et moins cela devant la France entière. A leur place, j'aurais beaucoup de mal à regarder TF1. Et même à ne pas me débarrasser du poste de télé. En le jetant par la fenêtre. Surtout si j'habitais Clichy-sous-Bois.
Et ces profs. Comment croire aux conseils d'artistes qui n'ont pas fait carrière ? Il faudrait, pour que les cours de la «Star Academy» soient crédibles, que Gérard Depardieu enseigne la comédie, Céline Dion le chant, Janet Jackson la danse et Pascal Obispo la musique. Quant à la «directrice», lorsqu'elle annonce les «nominations», j'ai envie de rentrer sous terre, tellement son sérieux me fait honte. Et peur. Pour elle. Le pire de tout est évidemment d'offrir un statut de star à des adolescents qui, dans 99% des cas, seront incapables de le conserver. Une fausse gloire fait plus de mal qu'un anonymat injuste. Cruauté identique à celle du prix Goncourt : on est le plus grand écrivain vivant pendant un an, et après, c'est quelqu'un d'autre.
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